Publié par : vupar | juillet 10, 2010

Les Parisiens vus par une Française se faisant passer pour une étrangère

Dans la peau d’une touriste étrangère

“Comment traite-t-on les étrangers à Paris ? Glissée dans la peau d’une touriste paumée, avec lunettes de soleil, banane et plan de Paris, je n’ai parlé qu’en anglais. J’ai croisé des Parisiens pressés ou arrogants. D’autres se sont mis en quatre pour m’aider.

11 h 30, métro George-V Au guichet de la RATP, une famille américaine tente de s’y retrouver. Impossible de payer avec leurs cartes de crédit, soupire le jeune employé. Pour aller au Louvre, « direction Château-de-Vincennes, Palais-Royal », me fait-il dans un anglais pas si mauvais. Mais je le fais répéter trois fois. Place de la Concorde, un quinquagénaire aux yeux bleus comme sa chemise me mime longuement le chemin, « trop loin à pied ». Sous les arcades rue de Rivoli, des vendeurs de souvenirs attendent, blasés, d’écouler des tours Eiffel de 1 à 40 €.

12 h 30, près du Louvre J’avise deux jeunes femmes. « Euh… Comment on dit “demander” ? Ah ouais, ask the café ! » Le barman grommelle, incompréhensible. Sur la place de la Pyramide, un vendeur de bibelots édenté m’indique l’entrée du musée. Il est fermé aujourd’hui mais ouvert dimanche, précise-t-il en anglais.

12 h 45, station de taxi, Palais-Royal Deux familles d’Espagnols et d’Italiens arrivent en même temps. Personne ne veut céder sa place. Après un chassé-croisé tendu, une file s’organise. Une Parisienne en tailleur souffle : « C’est l’enfer, les taxis. Vous pouvez attendre. » Après quinze minutes vient mon tour. « Moulin-Rouge, Montmartre », je bredouille au chauffeur. Sans détour, il me conduit pour 7,50 € au pied du cabaret et me pointe les ailes du moulin, au cas où je n’aurais pas compris.

13 heures, place Pigalle Au départ du petit train de Montmartre, une brunette sous un parasol m’explique : 6 € l’aller-retour au sommet de la butte. « Mais les commentaires ne sont qu’en français. Pour vous, ça ne va pas aller. » En voilà qui perdent des clients.

13 h 30, place du Tertre Une amie me rejoint. « Je parle pas english, mais ici c’est hors de prix », lance un passant à qui nous demandons de la good french food. Les cafés affichent des snacks à petits prix, des formules à 14 € et des menus à 40 € avec cuisses de grenouille, servis par des répliques de Poulbot. Dans un resto, des touristes râlent : les bières n’étaient pas comprises dans la formule. Nous y dégustons deux plats sous une tonnelle pour 33 €. C’est correct, vu le cadre. Les bars font plutôt leur marge sur les boissons : 3,50 € le café en terrasse ! Dans le carré des peintres, une vue bigarrée de la Seine se vend 45 €, contre 15 € dans une échoppe à deux pas de là. Le folklore a un prix… De toute façon, on n’a pas de monnaie, et trouver un distributeur relève de l’exploit. Face au Sacré-Cœur, un vendeur à la sauvette pakistanais m’indique dans un anglais parfait un DAB bien caché et me vend pour 60 centimes une canette à 2 €, parce que je n’ai que ça en poche.

15 heures, quartier des Abbesses Deux trentenaires, l’un pieds nus et ébouriffé, l’autre brun propre sur lui, discutent. Je sors mon laïus : je suis en quête d’un hôtel bon marché à la suite d’une dispute avec mon boyfriend. Le brun suggère une auberge de jeunesse au métro Jaurès. J’en rajoute dans le pathos. Ils parlementent, comme si je n’existais pas. « La pauvre, quelle histoire de merde ! » Il se lance : « Bon, si tu es en galère, appelle-moi. Je te prête mon canapé. C’est rue Saint-Maur, un quartier agréable. » Sympa ! Dans une rue voisine, je dégote un hôtel miteux à 19 € la chambre sans douche. Un groupe de voisins, sur le pas d’une porte, m’oriente vers un lieu plus convenable : 85 à 120 € la nuit, complet. La réceptionniste, désolée, me déconseille toute chambre à moins de 50 €. « Pour votre sécurité. »

16 heures, Pigalle Où trouver des toilettes gratuites ? Un premier patron de café m’ignore ostensiblement. Le deuxième exige que je consomme. Le troisième accepte. Chez le primeurs chinois d’à côté, à 3,20 € le kilo, deux pommes me coûtent 2 €…

17 h 30, Saint-Michel J’apostrophe un homme accompagné d’une dame âgée et leur sort le couplet de l’hôtel. « Venez avec nous. » Ils m’escortent jusqu’à un magasin de livres d’occasion et dénichent un guide Lonely Planet petits prix. L’employé est méprisant. « Nan, puisque je vous dis que ça existe qu’en français ! » Epuisée, je m’affale à la terrasse d’une brasserie. Le serveur me démasque illico : « Pourquoi vous parlez anglais si vous êtes française ? » Il est temps de redevenir une Parisienne aigrie. Depuis que je suis touriste, tout me paraît plus compliqué, plus tendu. Après vingt minutes d’attente, un taxi me ramène sur les Champs-Elysées. Avec les bouchons, il m’en coûte 17 €. Me croyant néerlandaise, le chauffeur m’annonce que mon pays va gagner la Coupe du monde de foot… Bonne nouvelle !”"

Juliette Demey – France-Soir- 09/07/10

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