Publié par : vupar | février 18, 2010

Le métro parisien vu par une Russe

Une incoryable ville souterraine

“Le métro parisien ne ressemble à aucun autre au monde. On peut y entendre le crépitement d’une averse tropicale, respirer des effluves de lavande et de cèdre ou croiser des gens déguisés en vaches. Ici, sous terre, on propose aussi du couscous marocain ou des blinis russes.

Ce métro, l’un des plus anciens de la planète (il célèbre ses 100 ans cette année), n’est pas seulement un réseau de transport unique en son genre. C’est également un musée de l’Art nouveau et une vitrine de la high-tech. C’est, enfin et surtout, l’endroit où l’on peut le mieux ressentir le caractère national français. Pour paraphraser un architecte parisien, on pourrait dire que le métro est une “lucarne ouverte sur l’inconscient” de la nation.

Difficile de croire que les premiers projets avaient suscité une vive hostilité : l’idée d’un moyen de transport souterrain semblait relever de l’aventurisme pur et simple. De nombreux Français jugeaient l’idée antimunicipale, voire antipatriotique. Pourtant, le désir de créer leur métro tenaillait les architectes français. Et le 19 juillet 1900 allait devenir une date historique : ce jour-là, la première rame quitta la station Porte-Maillot à 30 km/h, emportant 150 passagers. Parmi eux, un professeur d’université, un bourgeois, un marchand de vin, un ébéniste, une femme au foyer, une demi-mondaine, un responsable de ministère et une ouvrière dans un atelier de chapeaux. D’après ses concepteurs, le métro parisien était appelé à devenir un moyen de transport universel, utilisé par l’ensemble des citadins, quelle que soit leur catégorie sociale. Ils avaient vu juste. Dès le mois de décembre 1900, le métro avait déjà transporté 18 millions de voyageurs.

Aujourd’hui encore, cet esprit démocratique caractérise le métro parisien. On peut y croiser toutes sortes de gens : employés de bureau à la mise soignée agrippés à leurs documents de travail, dames qui semblent sorties tout droit d’une revue de mode, mais aussi émigrés arborant une barbe de plusieurs jours et ouvriers maculés. Un jour, j’y ai même vu des jeunes improviser un spectacle pour le mariage de l’un de leurs amis. Le fiancé (sans doute originaire de Normandie) s’était déguisé en vache et meuglait bruyamment, pendant qu’une joyeuse bande lui lançait de la salade. Les passagers n’étaient aucunement choqués.

Il y a un siècle, le domaine de la création européenne était dominé par l’Art nouveau. Cela devait forcément avoir un impact sur le métro. Dès le début, les concepteurs ont voulu des bouches en harmonie avec le fond architectural de la ville. C’est Hector Guimard qui créa les premiers modèles. Le métro parisien lui doit ses lampadaires, ainsi que ses panneaux portant le plan des lignes, avec leurs généreuses ornementations. A ce jour, seules 86 des 115 bouches d’origine ont subsisté. Depuis 1978, elles sont classées. Désormais, on les restaure.

Pour le touriste non averti, le plan du métro parisien ressemble à du chinois. Impossible d’y faire figurer les quelque 400 stations avec la précision dont on a l’habitude à Moscou. Alors, dans la plupart des stations, les plans, à force d’être parcourus avec les doigts, finissent par être troués. En outre, le nom de la station suivante n’est pas annoncé dans les rames. Les distances entre deux arrêts étant courtes, il faut être très attentif pour ne pas rater sa station. Il convient aussi de mentionner les vigilants contrôleurs, qui surgissent devant le resquilleur comme s’ils sortaient de terre. Cependant, si l’on respecte le règlement et si l’on reste concentré, le métro parisien ne laisse aucune mauvaise impression. On peut y faire un tas de choses : c’est une véritable ville souterraine, avec ses boutiques de prêt-à-porter, ses cafés et même ses coiffeurs.

Contrairement aux rues, qui sentent les gaz d’échappement, les couloirs du métro sont parfumés à l’air des forêts et de la campagne (s’ils ne sont pas encombrés d’ordures, ce qui arrive souvent, quand les nettoyeurs sont en grève). Pour leur métro, les Parisiens ont choisi une fragrance baptisée Madeleine, élaborée par le laboratoire qui crée les parfums du célèbre couturier Thierry Mugler. Depuis 1998, on dépose tous les mois 150 tonnes de cire aromatique sur les sols.

L’année 1998 a vu la naissance d’une quatorzième ligne, Météor, avec des rames pilotées par informatique. Cette ligne offre d’autres prodiges. A 12 mètres sous terre, il y pleut. De grosses gouttes viennent frapper les feuilles de plantes tropicales, dans le jardin qui orne la station Gare-de-Lyon. Grâce à un microclimat optimal, le métro s’est paré de palmiers et d’hévéas. L’éclairage varie selon les heures et des chants d’oiseaux enregistrés viennent compléter le tableau.
Evidemment, les visiteurs de ce jardin paradisiaque ne sont pas à l’abri des soucis. Lorsque les conducteurs du métro sont en grève et qu’arriver au travail avec deux heures de retard n’a plus rien d’exceptionnel, rares sont ceux qui prêtent attention aux beautés souterraines. Finalement, les Parisiens ont autant de reproches que de compliments à faire à leur métro. Mais ils seraient incapables de s’en passer.

Anna Chestopalova – Itogui – 28/09/00


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