Une terrible déception
“Elle n’a pas tenu toutes ses promesses, la Ville Lumière les a déçus, surpris, choqués, au point de les rendre malades. Chaque année, une centaine de Japonais sont ainsi frappés par le «syndrome de Paris», forme de dépression aiguë pouvant conduire jusqu’à l’hospitalisation (25% des cas), voire le rapatriement. Étudiants, touristes ou hommes d’affaires : personne n’est épargné. Enquête sur un mal-être méconnu, qui sévit aussi à Londres et Bruxelles.
Dans la nouvelle de Philippe Adam (1), l’héroïne vit seule dans un minuscule studio de la rue des Martyrs et passe son temps à l’ambassade du Japon. Elle est jeune, ne connaît personne, souffre atrocement du climat, pleure beaucoup, se fait envoyer «des médicaments du pays natal» et vit avec «la honte d’être celle qui ne s’en sort pas». Le narrateur trouve qu’elle «pense trop». «Arrêtez de croire que tout le monde vous regarde. Arrêtez de croire que tout le monde vous juge et que tout le monde vous en veut», lit-on. Pour se mettre dans la peau d’une Japonaise victime du «syndrome de «Paris», l’auteur s’est inspiré de son séjour de six mois à Tokyo. «Les jeunes filles sont les premières touchées, rapporte Philippe Adam. Elles ont entre 20 et 25 ans, étudient l’histoire de l’art plutôt que les sciences, et s’imaginent un Paris plein d’esthètes et de garçons délicats.»
L’imagination. Une machine que met en route chaque Japonais en partance pour la capitale française, au point d’idéaliser dangereusement la vie parisienne. Identifié il y a une dizaine d’années par le professeur Hiroaki Ota, psychiatre, le «syndrome de Paris» naît en effet de ce grand écart entre le Paris rêvé et le Paris réel. «Ils voient le Montparnasse des Années folles, Manet, Renoir, et des Parisiennes habillées comme des gravures de mode, explique Mario Renoux, président de la Société franco-japonaise de médecine. Une fois sur place, le décor est là, en partie, mais tout fonctionne à la française !»
L’harmonie face au désordre
Pour certains, le mythe s’effondre. «A la télévision, tout est lisse, harmonieux, à l’image de l’alignement parfait des immeubles haussmanniens, analyse Yoshikatsu Aoyagi, premier secrétaire du service consulaire à l’ambassade du Japon à Paris. Mais l’on oublie trop souvent de filmer le trottoir… !» Dans le bureau de M. Aoyagi, une attention toute particulière est accordée aux résidents permanents : «Certains expatriés éprouvent de réelles difficultés à s’adapter au mode de vie des Français et ont tendance à culpabiliser.»
Un problème qui reposerait essentiellement sur la différence des rapports humains entretenus dans chaque pays. De fait, dans le match Japon-France, tout s’oppose : la discrétion naturelle au franc-parler légendaire, le respect poussé à l’extrême à l’humour second degré, la constance aux humeurs changeantes, la célérité des services à la lenteur de l’administration ou encore l’esprit de groupe à l’individualisme exacerbé. Bref, l’harmonie au désordre.
«J’ai mis un temps fou à comprendre le fonctionnement de ma fac et de la préfecture de Paris, témoigne Keiko, 26 ans, étudiante en littérature. Quant aux agents immobiliers, ils m’arnaquaient ou se moquaient ouvertement de mon accent.» Gourmande invétérée, convertie aux plaisirs de la cuisine française, Eri, 31 ans, évoque elle aussi des débuts difficiles dans la capitale. «Si vous ne parlez pas la langue, les gens font comme si vous n’existiez pas. On part avec l’idée d’un Paris idéal et l’on se retrouve dans un trou noir, face au regard glacial des Parisiens.»
«Pyjama en coton japonais»
Conscients de ces différences, d’aucuns s’efforcent d’adoucir la pente. Atsushi Sugiyama, manager des ventes pour le Japon et l’Asie à l’hôtel George V, en a fait son métier. Ancien employé de l’hôtel Nikko et du Ritz, il enseigne au personnel du palace quelques astuces indispensables destinées à mieux accueillir la clientèle japonaise : «Sourire à la réception, mais pas trop longtemps pour ne pas susciter de gêne ; faire en sorte que leur note soit prête le plus rapidement possible.» Pour leur être agréable, l’hôtel met également à leur disposition «un pyjama en coton japonais» et un «service thé vert» dans leur chambre…
Mais même au prix d’efforts intenses, d’aucuns ne résistent pas. Chaque année, cinq Japonais au bord de la crise de nerfs sont rapatriés chez eux. «On rend assez mal aux Japonais l’affection qu’ils portent à la France», écrit encore Philippe Adam.”
Anne-Charlotte De Langhe - Le Figaro – 24/06/06
(1) Le Syndrome de Paris, éd. Inventaire-Invention.
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Il est triste que l’on doivent en arriver à de telles dépressions, mais j’oserai dire, quitte à susciter de vives réactions peu aimables en retour, que ça les a rendus plus “adultes”…
D’un côté ce n’est guère leur faute car si les images de la Paris ne correspondent pas du tout à ce rêve fabriqué, le résultat qui en découle est inévitable.
C’est comme si un voyageur du passé se retrouve propulsé dans un futur apocalyptique… Mon exemple peut sembler risible et pourtant c’est très pertinent si on réfléchit.
Je peux, d’une certaine manière, dire que je comprends assez ce sentiment que ces personnes eurent, car ironiquement j’ai ressenti exactement la même chose dans leur pays… Comme quoi tout dépend de l’image de ce que l’on fait.
Aujourd’hui encore pour beaucoup de français (ou résident français) le Japon fait rêver, et peu réalise comment est la vie là bas.
Japonais et Français doivent réaliser qu’ils sont très différents… et que pour s’adapter chacun doit éviter de se raccrocher à ses racines. Il ne les perdront jamais de toutes façons. Ils doivent s’adapter pour apprécier ou dépérir.
C’est la leçon que j’ai tiré de tous mes voyages : Je cesse d’être Français et m’adapte si possible. J’expérimente les choses qui me sont inconnus. Si je n’y parviens pas, je reste chez moi jusqu’à ce que je sois mieux préparé.
…et surtout, je fais un effort pour parler la langue du pays que je visite (même mal), ne serait-ce par respect. La langue anglaise est certes un outil utile pour être compris, mais n’est pas un substitut acceptable pour bien s’imprégner d’une culture étrangère.
Enfin, je ne saurais assez trop conseiller de ne pas trop se fier à l’idée qu’une capitale soit représentative d’un pays. Pas seulement en France, mais partout ailleurs.
Si ces Japonais avait voyagé autre part qu’à Paris et ses services touristiques, je suis prêt à parier que malgré le choc des cultures ils ne seraient pas autant déprimés.
Tout étranger doit comprendre que Paris est un énorme centre d’activité… et pour les résidents français ce n’est pas toujours un lieu de loisirs mais souvent de travail. Même pour les classes sociales supérieures.
Ils doivent se poser la question suivante : Est-ce qu’un hôtel de grand luxe m’est indispensable, ou est-ce que je recherche à réaliser un mémorable et agréable séjour dans un pays étranger ? Une question toute bête, et pourtant tellement importante.
Par Melt le février 23, 2011
à 2:11