Publié par : vupar | février 1, 2010

La langue française vue par les Américains du Maine

De l’ostracisme à la fierté retrouvée

“Frederick Levesque n’était qu’un enfant quand les professeurs de la petite ville d’Old Town, où il vivait, l’ont rebaptisé Fred Bishop, la traduction anglaise de son nom, pour dissimuler ses origines françaises. A l’école de Frenchville, Cleo Ouellette, elle, devait copier des dizaines de fois “I will not speak French” au moindre “oui” ou “non” qui sortait de ses lèvres. Howard Paradis, un instituteur de Madawaska qui devait réprimander les élèves s’exprimant en français, a pris le douloureux parti de ne pas enseigner cette langue qui était pourtant la sienne à ses propres enfants. “Je ne pouvais pas leur faire subir ça, explique-t-il. S’ils voulaient s’en sortir, il fallait qu’ils parlent anglais.”

Ces scènes se passaient dans les années 1950 et 1960 dans le Maine, un Etat du nord-est des Etats-Unis, frontalier avec le Québec. Avoir honte de ses origines françaises a ainsi perduré pendant plusieurs décennies. Mais, aujourd’hui, la langue de Molière est à nouveau à l’honneur. En 2002, les deux Chambres de l’Etat ont inauguré une journée annuelle franco-américaine, au cours de laquelle le serment au drapeau américain se fait en français et l’hymne national est interprété dans les deux langues. La même année, le Maine a également élu son premier parlementaire de souche française, Michael Michaud.

Amusant retournement de situation par rapport à une époque, pas si lointaine, où les écoles offraient des billets de cinéma ou exemptaient de devoirs les élèves qui dénonçaient leurs camarades francophones. Aujourd’hui, le Franco-American Heritage Center, qui s’est ouvert à Lewiston il y a quelques années, impose une amende de 1 dollar chaque fois que, lors de ses déjeuners, un invité se laisse aller à employer un mot d’anglais. Pour donner aux gens une chance d’améliorer leur français défaillant, des cours de remise à niveau et des groupes de conversation sont aussi organisés dans des endroits comme la bibliothèque municipale de South Port. Les résultats du dernier recensement indiquent que le Maine compte 5,3 % d’habitants parlant le français chez eux, un pourcentage plus élevé que dans n’importe quel autre Etat du pays.

A South Freeport, l’Ecole française du Maine – une maternelle qui a ouvert ses portes en 2001 – a connu un tel succès que, chaque année, on lui a adjoint une classe supérieure. Bon nombre de parents d’élèves ont oublié leur langue maternelle et certains viennent de très loin pour inscrire leurs enfants. Depuis qu’ils fréquentent cette école, Anna Bilodeau, 8 ans, et son frère Markus, 7 ans, ont fait de tels progrès qu’ils s’expriment désormais en français avec leur grand-mère, Arlène Bilodeau. A 68 ans, celle-ci regrette de ne pas avoir poussé ses propres enfants sur la même voie. “Ça me rend triste ; c’était notre langue, dit-elle. Quand j’entends parler Anna et Markus, je suis admirative.”

C’est à partir des années 1870 que des immigrants français venus du Canada ont commencé à affluer dans le Maine et dans d’autres Etats américains de la côte Est, où ils ont joué un rôle de tout premier plan dans les industries du textile et de la chaussure. Mais, au fil des ans, leur présence a suscité une réaction de rejet. Ils passaient pour des paysans, des crétins ou de mauvais patriotes aux yeux de la population locale. En 1919, le Maine a fini par voter une loi obligeant toutes les écoles à enseigner en anglais. “Qui perd sa langue perd sa foi”*, ont l’habitude de dire les Américains de souche française. Pourtant, beaucoup d’entre eux ont préféré élever leurs enfants dans la culture américaine ou, du moins, limiter leur contact avec le français, pour leur éviter des discriminations. Jusqu’au début des années 1990, une émission de radio du Maine continuait à les caricaturer à travers un personnage du nom de Frenchie, qui a finalement été retiré des ondes après une campagne de protestation.

Cet ostracisme a été exacerbé par la langue elle-même, qui, à l’instar de l’anglais et de l’américain, diffère du français parlé dans l’Hexagone sur le plan des tournures idiomatiques, de la prononciation et du vocabulaire. Le dicton “On est né pour être petit pain ; on ne peut pas s’attendre à la boulangerie” illustre bien le complexe d’infériorité de ces Américains d’origine française. “On nous disait toujours qu’on parlait mal, qu’on était des incapables car on ne maîtrisait ni le français ni l’anglais”, se souvient Mme Ouellette. Quand le fils de Fred Bishop, Jim, a pris des cours au lycée et à l’université pour rafraîchir ses connaissances de la langue, il a vécu “un véritable cauchemar”. “Il m’arrivait, dit-il, d’employer des mots qui n’existaient pas en français classique.”

Comme dans les autres Etats, la plupart des écoles du Maine enseignent beaucoup plus l’espagnol que le français. Mais, pour ceux qui, comme Norman Marquis, prennent des cours de remise à niveau, cette renaissance a une profonde signification. “C’est comme si j’avais trouvé la foi”, dit-il, soudain submergé par l’émotion. “Ma religion première était le français. Il sera toujours présent dans mon cœur.””

[Auteur, journal et date de parution à préciser]

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