Des avis très partagé sur le nouveau quartier
“Le projet Paris Rive Gauche a été lancé en 1990 et représente l’une des dernières grandes zones de construction dans une ville à l’étroit à l’intérieur de frontières fondamentalement inchangées depuis le XIXe siècle. Près de cent immeubles de bureaux, d’installations universitaires et de complexes d’appartements – dont environ la moitié sont achevés – s’y entassent sur 1,3 km2. Avec ses nouveaux édifices en verre et l’ambiance frénétique d’un état de construction permanent, le site ressemble davantage à Shanghai qu’à la Ville lumière. L’objectif est notamment d’assurer la diversité architecturale. A la différence d’une grande partie de Paris, où les bâtiments d’une même rue s’imitent les uns les autres, ici les styles se mélangent à l’infini. Même si tous doivent se conformer à des règles d’urbanisme extrêmement strictes (hauteur limitée notamment), les impératifs architecturaux restent relativement peu nombreux, et huit architectes se sont partagé le plan de masse afin d’assurer cette variété. Il s’agit notamment de Christian de Portzamparc, qui a conçu le quartier Masséna ; de Paul Andreu, qui a planifié la construction sur l’avenue de France, l’un des principaux axes commerciaux du site ; et de Bruno Fortier, qui a pensé la rue du Chevaleret, autre artère majeure. Comme il est extrêmement difficile de remporter un concours d’architecture à Paris, avec son centre historique dense, le projet est une occasion exceptionnelle, et la plupart des grands architectes français (et étrangers) ont bataillé ferme pour y travailler ou pour signer des accords avec des promoteurs immobiliers.
Divisé en trois zones – Austerlitz à l’ouest, Tolbiac au centre et Masséna à l’est –, le site s’étend de la gare d’Austerlitz au boulevard périphérique. Les travaux devraient s’achever dans une dizaine d’années. Jean-Louis Cohen, un architecte français qui enseigne l’histoire de l’architecture à l’université de New York, est impressionné par le mélange des genres sur le site et par l’alliance de la diversité architecturale et de la continuité urbaine, un objectif qui, aux yeux de nombreux observateurs, a été escamoté dans de nombreux projets réalisés par de grands noms, comme le plan pour Ground Zero à New York, à l’endroit où s’élevaient les tours jumelles du World Trade Center avant le 11 septembre 2001. Pour Cohen, son esthétique contemporaine “montre qu’il est possible de moderniser Paris”. A l’inverse, Axel Sowa, rédacteur en chef de la revue L’Architecture d’aujourd’hui, craint que le projet n’ait négligé l’ancien quartier au profit d’un urbanisme “solennel, glacial et pas très convivial”. Tous ces travaux ont attiré du monde et braqué les projecteurs sur un quartier que d’aucuns avaient jugé moribond quand Dominique Perrault y avait achevé la Bibliothèque nationale de France, en 1995. Dominique Alba, directeur du Pavillon de l’Arsenal, le musée d’architecture contemporaine de la ville, trouve que le site est enfin devenu “un vrai endroit à Paris”. Pour Françoise N’Thépé, associée chez Beckmann-N’Thépé, l’un des cabinets d’architectes qui travaillent sur le site, il représente une “fort bonne réponse” à la situation de la capitale. “L’intérieur de Paris est désormais paralysé, aussi est-il très utile d’imaginer de nouveaux moyens de le régénérer”, estime-t-elle. Néanmoins, l’ensemble n’est “pas très visionnaire”. Gilles de Mont-Marin, directeur délégué de la Semapa, le maître d’œuvre de l’opération, prédit que le quartier rivalisera avec la Défense pour attirer les entreprises. Au final, le nouveau site l’emportera parce qu’il se trouve dans Paris intra muros et propose à la fois des logements et des espaces de bureaux, permettant ainsi aux Parisiens de vivre là où ils travaillent.
Les deux quartiers pourraient se révéler vitaux pour cette ville qui manque de bureaux, alors que, pour séduire les entreprises, elle est en concurrence avec d’autres capitales européennes engagées elles aussi dans la course à la modernisation et à la croissance. D’après les prévisions de la Semapa, jusqu’à 30 000 étudiants, 60 000 salariés et 5 000 habitants travailleront et vivront à Paris Rive Gauche. Mais nombreux sont ceux pour qui ce projet défigure à grands frais l’élégant noyau urbain de la ville. Ils évoquent, par exemple, les édifices de bureaux dépourvus d’imagination et tournés vers le profit qui cernent la très critiquée avenue de France et ses abords.
Les louanges les plus enthousiastes, elles, sont généralement réservées aux logements sociaux et aux universités à financement public, dont les marchés, conformément à la loi, ont été attribués sur concours. D’autres regrettent, comme à la Défense, l’absence de vie des rues et des trottoirs qui fait tout le charme de Paris. Pour l’heure, cafés, restaurants ou petites boutiques sont rares. “C’est beau sur le papier, mais dans la pratique on en vient toujours à la même chose : bien fait jusque dans les détails, mais glacial”, déplore Brendan MacFarlane, du cabinet Jakob & MacFarlane, qui construit un institut de mode à l’intérieur d’un ancien entrepôt. “Nous avons besoin de quelque chose d’urbanistiquement plus riche.”
Pour Jean-Louis Cohen, le projet, s’il n’est “pas une réussite totale”, contribue à combler le manque d’installations modernes à Paris tout en perpétuant une tradition de densité et d’urbanisation. “Il y a de très beaux immeubles, reconnaît-il. Il y a aussi des cubes en verre idiots. Mais, dans l’ensemble, le niveau de professionnalisme et de souci du détail est bon.” Et d’ajouter d’un air songeur : “Je pourrais peut-être y vivre.””
Sam Lubell – The New York Times - 18/10/07
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