La mer, des oursins, du vin : souvenirs de vacances en France
“La scène reste la même, mais les rôles ont changé : un enfant se tient sur la jetée du port de Saint-Cyprien-Plage, fait un clin d’œil à la caméra, bat exagérément des bras comme s’il perdait l’équilibre. “Attention !” crient les parents par réflexe. Le gamin sourit : “Hé, c’était pour rire !” Je me croirais revenue en 1978. Cette année-là, ma sœur et moi nous sommes balancées sur ces mêmes murets de pierre et avons sauté partout comme des idiotes, pendant que maman nous filmait avec la caméra Super 8. Et papa, posté derrière elle, nous observait en nous menaçant gentiment de l’index : “Pas de singeries !” Aujourd’hui, je me tiens à nouveau sur cette jetée de l’extrême sud-est de la France avec mon fils de 11 ans, et le souvenir des vacances d’autrefois me balaie comme une vague. Statistiquement parlant, nous étions une famille typique en matière de voyages : comme 35 millions d’Allemands de l’Ouest, nous partions en vacances une fois l’an, en été. Comme toutes les autres familles, nous ignorions les avertissements donnés à la radio par l’ADAC (l’Allgemeiner Deutscher Automobil-Club, un automobile-club allemand célèbre pour ses campagnes de prévention) et, dès le premier jour des vacances, nous prenions la route du sud. Une année en France, l’année suivante en Italie. Dès notre départ, nous plongions dans les embouteillages avec les autres vacanciers.
Nous avancions par sauts de puce, suivant un itinéraire soigneusement préparé et reporté au marqueur jaune sur la carte routière. Tandis que la plupart des autres enfants, à qui nous faisions des clins d’œil quand ils nous doublaient sur l’autoroute, faisaient depuis longtemps des châteaux de sable à Rimini ou à Biarritz, nous arrivions bons derniers à Saint-Cyprien-Plage, après deux haltes en chemin pour passer la nuit. Chacune de ces escales s’accompagnait obligatoirement d’un programme culturel – cette année-là, nous avions visité Strasbourg et les arènes de Nîmes. Trente ans plus tard, nous nous sommes contentés de prendre un vol à bas coût pour Barcelone, où nous avons loué une voiture pour rallier Saint-Cyprien-Plage en une heure et demie.
Du lieu de vacances de mon enfance, je n’ai pas reconnu grand-chose. C’était jadis une station balnéaire sans prétention, qui n’avait vu le jour que tardivement : elle avait été construite dans les années 1960 sur des marais asséchés. Aujourd’hui, la mer est toujours là, la vue sur les Pyrénées n’a pas changé, la même jetée, la même plage de 6 kilomètres. Même notre hôtel, le Mar i Sol, existe encore. Deux étoiles, chambres avec douche et balcon. Comme son père avant lui, Jean-Luc Padros, le patron, continue d’affirmer que son établissement donne directement sur la plage, alors qu’une grande route les sépare. Il y a trente ans, nous jouions dans la cour.
Ce sont là les seules similitudes entre le Saint-Cyprien-Plage d’aujourd’hui et celui d’antan. Les pins qui bordaient les boulevards ont été remplacés par des palmiers importés. Le sable fin de jadis est aujourd’hui grossier ; extrait d’une gravière, il est déposé au printemps sur la plage, après les tempêtes hivernales. Les pêcheurs sont tous partis, à part quelques familles. Luis Bono, 75 ans, est un des rares à être resté. Installé sur la jetée, il peint des poissons sur des galets qu’il vend aux touristes. Il raconte qu’il y a trente ans, il chassait le canard et l’étourneau dans le marais ; aujourd’hui, l’endroit a été transformé en parcours de golf de 27 trous. Cela fait longtemps qu’on ne trouve plus sur la plage de gros coquillages ni d’étoiles de mer.
Saint-Cyprien-Plage est restée une station balnéaire familiale. Fréquentée surtout par des Français, ainsi que par quelques Britanniques et Allemands, elle affiche complet en été. Mais ce n’est plus le lieu de villégiature de mon enfance, même si elle réveille des souvenirs que je croyais oubliés depuis longtemps.
Je me rappelle mes parents qui, pour la photo, posaient bras dessus, bras dessous devant les canots du port de plaisance. Maman en minirobe aux couleurs vives, d’énormes lunettes de soleil sur le nez, papa en short en jean, avec aux pieds chaussettes et sandales – à son poignet pendait une pochette de cuir pour homme, un accessoire incroyablement moderne à l’époque. Ma sœur et moi, équipées de masques et de tubas, plongions à la recherche d’étoiles de mer rouges et de coquillages. Nous fredonnions des chansons d’Abba et des Bee Gees. Une fois, nous avons fièrement rapporté à nos parents un seau plein d’oursins. Un de nos voisins de plage s’est joint à nous : il croyait à tort que c’était le déjeuner. Il a pris un couteau et, de la pointe de celui-ci, a ouvert en deux nos jolis oursins et gobé leur intérieur liquide. Nous étions horrifiées. Il lui a fallu beaucoup de patience pour nous persuader que c’était un mets de choix en France.
Mes parents s’ennuyaient très vite à la plage. Nos vacances d’été étaient donc toujours un compromis entre plage et culture : un jour plage, un jour visite, toujours en alternance. Nous avons parcouru les Pyrénées, visité Perpignan, la ville médiévale de Collioure et le musée Salvador Dalí de Figueras, en Espagne. Le dernier jour, comme chaque été nous nous sommes rendus chez un viticulteur et mes parents ont acheté quelques bonnes bouteilles à prix avantageux. En l’occurrence, du muscat de Rivesaltes. Techniquement parlant, nous achetions toujours quelques bouteilles de plus que ce qui était autorisé par les douanes, et papa nous demandait alors d’être très sages à la frontière. A peine entré en Allemagne, il appuyait sur le champignon, la Coccinelle grimpait jusqu’à 141 km/h : il était temps de rentrer à la maison. Trente ans plus tard, nous avons nous aussi acheté quelques bouteilles de Rivesaltes. Nous les apporterons aux parents, la prochaine fois que nous irons les voir. Nous sortirons le projecteur Super 8, pour regarder ensemble le film muet étiqueté “Saint-Cyprien-Plage 1978”. Chez nous, c’est un classique.”
Kira Hanser – Die Welt – 30/09/09
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